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Ces voyageuses qui ont marqué l’histoire

3 mars 2022
Deniz Ates
Historien et spécialiste en communication

C’est un fait, les hommes ont toujours occupé les devants de la scène dans l’histoire. Les grands explorateurs, les grands scientifiques en expédition, les grands aventuriers : tous des hommes. À en croire l’histoire - qu'on nous raconte - les femmes qui voyagent, cela n'existe pas vraiment. Mais est-ce vraiment le cas ?

Mais où sont passées les voyageuses ?

Pour commencer, un aveu d’historien : on manque cruellement de sources concernant certaines périodes. Lorsqu’on consulte les récits occidentaux du Moyen Âge, par exemple, on se rend vite compte que les chroniques, sagas ou autres témoignages écrits sont globalement rares et que nos connaissances sont lacunaires. Ce qui nous est parvenu de l’Antiquité et des périodes successives est peu représentatif de tout ce qui a été rédigé et consigné, et encore moins représentatif de tout ce qui a été vécu et réalisé, autant par les hommes que par les femmes.

L'histoire est sélective

Il faut également dire qu’il fut une époque où l’histoire n’était pas écrite pour documenter ou archiver, comme nous pourrions le faire de nos jours, mais bien plus pour véhiculer une idéologie, voire des croyances, des pensées ou encore magnifier les exploits d’un monarque, ou d’un évêque. Parmi ces rares vestiges du passé, la vie d’une poignée de voyageurs seulement nous est parvenue. Des voyageurs sélectionnés avec soin, dont la réalité a été retouchée pour servir certaines fins propres aux rédacteurs. Tout cela pour conclure qu’il y a certainement eu plus de voyageuses que celles qu’on connait aujourd’hui, mais qu’elles ont été oubliées par l’histoire, ignorées sciemment. Car consigner leurs exploits ne rentrait pas dans les objectifs des auteurs de ces époques.

Consigner les exploits de certaines voyageuses ne rentrait pas dans les objectifs des auteurs de ces époques.

Le voyage avant le XIXe : une affaire d’hommes

Précisons également que le voyage a souvent été une affaire d’hommes. Jusqu’au XIXe siècle, on ne quittait pas son pays par plaisir, en touriste, mais on le faisait pour la guerre, le pillage, tracer de nouvelles routes commerciales, coloniser des terres. Et hormis quelques exceptions, les femmes ne sont pas admises dans ces activités : elles sont interdites sur les navires marins, elles sont écartées des champs de bataille. Il existe bien des femmes célèbres, notamment pour leur rôle spirituel ou religieux (Catherine de Sienne ou Hildegard von Bingen en sont deux exemples parlant), mais leur fonction même n’implique pas nécessairement de revêtir le rôle de voyageuse.

Les moines, grands voyageurs du Moyen Âge : des hommes. Ici, Saint Brendan et ses frères partent vers l'Ouest (Wikimedia)

Quand les voyageuses font parler d’elles

Néanmoins, le désir de voyager est souvent plus fort que tout, ou peut même devenir une nécessité. Certaines femmes vont donc jusqu’à se travestir, réel leitmotiv de l’histoire des voyageuses et parfois seule possibilité pour fuir le quotidien.

Aussi, certaines cultures, plus que d’autres, semblent laisser d'avantage de place aux femmes. C’est le cas, en Occident, des Scandinaves. Les sagas islandaises mentionnent régulièrement des exploratrices ou des guerrières qui occupent un rôle clé dans certains voyages.
Le temps passant, on observe aussi un changement des mœurs. Dès le XIXe siècle, avec l’apparition du tourisme et du voyage d’agrément, on ne quitte plus son pays seulement pour commercer, conquérir, ou pèleriner, mais aussi par simple plaisir. Le rôle des voyageuses est alors important, car ce voyage par « plaisir » devient par extension une source de documentation. Elles écrivent beaucoup, sur l’existence de nouvelles terres, cultures, routes et participent ainsi activement à l’avancée des sciences géographiques ou encore anthropologiques.

Mais qui sont donc ces voyageuses ? L’objectif de cet article n’est pas d’en donner un aperçu exhaustif, mais de mettre en avant quelques profils qui nous ont touchés, et dont la mention et les exploits ont traversé les siècles !

Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach en 1939 (Dictionnaire historique de la Suisse).

1. Catalina de Erauso (1585-1650) – La fuite à tout prix

Née en 1592 en Espagne, surnommée la Monja Alférez (« La nonne lieutenante ») Catalina de Erauso a légué ses exploits (terrifiants) dans une autobiographie fantasque…

Jeune, elle intègre un couvant et y reste jusqu’à ses quinze ans, âge où elle réalise qu’elle n’en peut plus ! Elle s’empare alors des clefs des lieux, se déguise en homme, et s’enfuit. Fugitive, elle sillonne les villes d’Espagne à la recherche d’un destin. Elle restera notamment avec un professeur, mais le quittera après un certain temps. Puis servira la cour d’Espagne, passera par la prison et finira par embarquer sur un galion pour… les Amériques !

Portrait de Catalina de Erauso, Juan van der Hamen (Wikimedia)

Arrivée dans ce qui est aujourd’hui le Venezuela, elle se rend au Panama où elle travaille avec un marchand dont les activités l’emmènent au Pérou. De fil en aiguille, elle est engagée comme soldate, prête son courage et son épée à la guerre d’Arauco qui oppose Espagnols et Mapuches. Catalina est ensuite expulsée, elle se met à errer, sans buts aucuns dans les Andes avant de se faire arrêter, renvoyer en Espagne. Elle trouvera une façon de revenir dans le Nouveau Monde où elle décèdera laissant ainsi derrière elle des exploits à cheval entre réalité et mythologie !

Catalina de Erauso se bat contre un mapuche (Pedro Subercaseaux), Wikimedia.

2. Isabel Godin des Odonais (1728-1792) – Traversée mythique de l’Amazonie

L’histoire d’Isabel Godin des Odonais est tout simplement incroyable… Elle vit en Équateur où elle rencontre son époux, Jean, cartographe, venu travailler dans la région de Quito. Ils se marient, décident de s’installer dans la région, mais en apprenant la mort de son père, Jean souhaite retourner en France et d’y emmener sa famille.

Il fait d’abord le voyage seul, entre l’Équateur et la Guyane, en passant par l’Amazonie, en guise de prospection pour savoir si sa famille pouvait les rejoindre par la suite sans danger. Mais une fois arrivé à bout de son périple, il est coincé : les autorités ne le laissent pas faire marche arrière et il ne veut pas rentrer en France sans sa famille. Il se débrouille donc pour envoyer un galion chercher sa femme et ses enfants.

Portrait d'Isabel de Godin, Wikimedia.

En parallèle, Isabel attend, longtemps… et entre-temps, ses enfants décèdent de petite vérole. Mais quand Isabel a vent des rumeurs selon lesquelles son mari aurait affrété un navire, elle envoie son domestique, accompagné par des Amérindiens, pour en savoir davantage. L’expédition revient quatre ans après son départ initial… parce que oui, traverser un continent de jungles et de montagnes, cela peut mettre un certain de temps…

Elle finit par recevoir la confirmation qu’elle est attendue. Elle décide de se lancer dans cet énorme voyage, de l’Equateur à la Guyane, en compagnie de quarante personnes. Les aventuriers traversent d’abord les Andes, puis longent l’Amazone. Mais face à la difficulté de cette aventure, une partie déserte, d’autres meurent. En Amazonie, Isabel se perd, se retrouve seule, devient à moitié folle dans la jungle ! Heureusement, des Amérindiens la recueillent et lui proposent de l’aide. Ils l’accompagnent jusqu’à son navire, à Cayenne. Et, enfin, après vingt ans de séparation, elle rejoint son mari et ils partent en France, où ils vivront une vie bien plus paisible !

3. Isabella Bird (1831-1904) – Le voyage comme médecine

Isabella Bird vit en Ecosse, et souffre de terribles maux de dos, de migraines et d’insomnies. Son quotidien est paisible, mais elle rêve d’ailleurs. Et un jour, son médecin qui croit que son état de santé est lié à son mode de vie sédentaire, lui prescrit… un long voyage !

En 1872, elle décide de partir pour l’Australie, mais la destination ne lui plait guère. Elle continue donc pour Hawaï où elle s'installe un bon moment. Puis la Californie, où elle tombe éperdument amoureuse d’un cowboy, James Nugent, aka « Rocky Mountains Jim ». Pendant tout son voyage elle correspond avec sa sœur restée en Grande-Bretagne, sa seule famille. Elle laissera derrière elle plusieurs œuvres, toujours liées à ces voyages : « A Lady’s Life in the Rocky Mountains » ou encore « The Hawaian Archipelago ».

Croquis du Japon, Isabella Bird, Wikimedia Commons

Elle quitte l’Amérique et retourne en Ecosse où elle reste quelque temps. Mais rapidement, Bird comprend qu’elle est devenue accro de l'ailleurs. Elle continue aussitôt sa tournée du monde en parcourant Japon, Chine, Corée, Vietnam, Singapour, Malaisie… Des voyages loin d’être tranquilles aux tribulations nombreuses : inondations, bras fracturé, et même une émeute xénophobe en Chine à laquelle elle échappe… !

Mais rien ne l’arrête. En 1889, 60 ans, elle part pour l’Inde. Visite le Ladakh, le Tibet, puis l’Iran, la Turquie, l’Arménie. Elle laisse derrière elle toujours plus d’ouvrages : « Journeys in Persia and Kurdistan » (1891), « Among the Tibetans » (1894) ou « Korea and her Neighbours » (1898). On parle d’elle dans les journaux, ses voyages sont suivis de près ! Elle rejoint aussi la prestigieuse « Royal Geographical Society » qui a pour objectif de faire avancer les connaissances géographiques. Mais sa santé finira tout de même par mettre un frein à ses aventures et elle mourra à Édimbourg.

Qu’aurait été sa vie si elle n’avait pas décidé de partir sur les conseils de son médecin ? Bird reste un exemple passionnant d’un changement radical de destinée. Du jour au lendemain, elle fut propulsée de sédentaire à globetrotteuse !

Portrait d'Isabella Bird (1831-1904), Wikimedia.

4. Freydís Eiríksdóttir (Xe siècle) – Rejoindre l’Amérique cinq siècles avant Colomb

Il y a mille ans, Xe siècle, l’Islande. Erik le Rouge est banni du pays par la loi commune et se lance à la poursuite d’une rumeur : « il y aurait des terres à l’Ouest ». Il part seul, trouve une large terre qu’il nomme « Terre verte » (Groenland), « on préférera d'avantage se rendre à cet endroit si cette terre porte un bon nom », aurait-il dit selon les sagas islandaises.

Un peu par hasard, une nouvelle terre est découverte, le Vinland, encore plus à l’Ouest qui, selon les dernières recherches archéologiques correspondrait à l’actuelle Terre Neuve au Canada. La rumeur se répand rapidement et d’autres expéditions sont lancées. Freydis, fille d’Erik le Rouge, participera à l’une d’entre elles.

Leiv Eirikson découvre l'Amérique, Christian Krohg (1893), Wikimedia.

Freydis a le caractère bien trempé… en Amérique, elle s’embrouille avec des Islandais, mettra même fin aux jours de certains qui se mettent sur sa route. Elle est particulièrement célèbre pour un moment précis, celui d’une bataille entre ces colons islandais et les Amérindiens, qu’ils appellent « Skraelingar » dans les sagas médiévales. Ces derniers utilisent des armes mystérieuses que les Islandais ne connaissent pas et dont ils prennent peur. La plupart de l’expédition s’enfuit, mais Freydis reste et leur fait face avec une épée qu’elle trouve à terre. Dans un élan de fureur complètement énigmatique, elle prend sa lame qu’elle frappe avec rage sur son sein. Les Amérindiens, voyant cela, sont pris de peur et s’enfuient…

L’histoire de Freydis est un exemple parmi tant d’autres de voyageuses du Nord dont les récits sont consignés dans les sagas islandaises. Une société où le voyage avait une part importante puisque les Scandinaves sont à l’origine de nombreuses découvertes (Islande, Iles Féroé, Groenland et Vinland notamment). On pense forcément aux Vikings pilleurs, mais ils sont également à l’origine de toute une toile de routes commerciales, tissée entre le sud de la Scandinavie et le reste de l’Occident. Les femmes voyagent elles aussi régulièrement, prennent part aux expéditions et jouent un rôle important dans ces récits médiévaux !

Reconstitution d'une colonie viking au Canada (Photo de D. Gordon E. Robertson, CC BY-SA 3.0, Wikimedia)

5. Jeanne Barret (1740-1807) – Première femme à effectuer un tour du monde

Jeanne Barret nait en Bourgogne au XVIIIe siècle. Elle rencontre rapidement Philibert Commerson, un naturaliste qu’elle aide dans ses recherches et qui sera amené à participer à une expédition de tour du monde, l’expédition de Bougainville. Commerson souhaite intégrer Jeanne Barret à l’expédition, mais le seul hic… c’est que c’est une femme, et les femmes sont interdites sur les navires de la marine française.

Portrait de Jeanne Barret par Cristoforo Dall'Acqua (XVIIIe siècle), Wikimedia.

Peu importe ! Elle décide, avec l’aide de Commerson, d’y aller tout de même. Elle se travestit : elle se coupe les cheveux, bande sa poitrine et prend le nom de Jean Baré… Ils embarquent tous les deux à bord du navire « l’Étoile » et Commerson la présente comme son valet. C’est parti pour un tour du monde ! Ils commencent par débarquer dans l’actuel Brésil, où ils découvrent d’ailleurs ce qui deviendra les fleurs de Bougainvillier. Ils continuent ensuite vers la Patagonie, passent le détroit de Magellan. Commerson est blessé, et c’est Jean Baré qui effectuera une grande partie de son travail de récolte et d’étiquetage des spécimens rencontrés sur le chemin. Ils passent ensuite Tahiti, la Nouvelle Irlande (Papouasie Nouvelle-Guinée), les Indes orientales néerlandaises (Indonésie).

Ils débarquent ensuite à l’île Maurice, font un crochet par Madagascar, puis Commerson rend l’âme. Elle revient s’installer à l’île Maurice où elle ouvre un cabaret et épouse un officier de la marine française, Jean Dubernat. Ils décident de retourner en France : la boucle est bouclée, le premier tour du monde effectué par une femme !

Itinéraire parcouru par l'expédition de Jeanne Barret, Wikimedia.

Conclusions

Cet article a vocation à être augmenté au fur et à mesure par d’autres exemples de voyageuses. Il en existe beaucoup : Alexandre David-Néel et ses périples au Tibet ; ou encore les fameuses Suissesses Annemarie Schwarzenbach et Ella Maillart parties sur les routes de la Soie ; Ida Pfeiffer et son tour du monde ; ou Evelyn Cheesman, entomologiste qui a voyagé aux Galapagos. Toutes ces voyageuses ont marqué l’histoire de leur passion et de leurs exploits inspirants. Elles ont tracé des voies, celles-là mêmes que nous utilisons de nos jours pour nos voyages. Leur rendre hommage est nécessaire, pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli, car sans elles, les récits qu’elles ont laissés et les routes qu’elles ont tracées, nous ne pourrions tout simplement pas voyager aussi facilement aujourd’hui !

Sources

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